Bureau de ville de l’ACF à Liège
Alfredo Zenoni
le 28 novembre 2009
Psychanalyse et pratiques institutionnelles
Epinglage par Franciane Jeuniaux
La venue d’Alfredo Zenoni à Liège a rassemblé un public important et intéressé : le matin, autour de deux cas cliniques présentés par David Beelen, éducateur aux Goélands, et Julien Wiliquet, psychologue en centre PMS. Le premier concernait un passage à l’acte chez un adolescent de 13 ans, le second, une tentative de suppléance par le scolaire chez un enfant de 6 ans.
L’après-midi, Alfredo Zenoni a repris de manière très claire et compréhensible pour un large public des points essentiels de son dernier livre L’autre pratique clinique.
La condition humaine
L’expérience humaine, l’histoire de l’humanité, est caractérisée par la folie, dimension que l’on ne retrouve pas dans le monde animal. La souffrance des sujets qui consultent dans nos institutions est en continuité avec l’expérience humaine en général dans ce qu’elle a de constructeur et dedestructeur ; elle ne relève pas d’une anomalie de l’organisme.
Cette condition humaine est définie par le langage, par le rapport à l’Autre qui infiltre, modifie et remanie les besoins les plus élémentaires. La réponse de l’Autre, décalée par rapport à une simple réponse aux besoins, va engendrer le registre du désir propre à l’être humain.
L’enfant va devoir se construire au départ de l’objet qu’il a été dans le fantasme de l’Autre, objet d’amour, de dévouement ou de rejet, d’indifférence. Comment le sujet pourra-t-il se séparer de cette position d’objet qu’il a été pour l’Autre ? Cela va caractériser toutes ses relations avec ses proches, toutes ses difficultés relationnelles, la nécessité s’imposant parfois à lui de réaliser cette séparation par des moyens réels, si le cadre symbolique lui fait défaut. D’où le paradoxe suivant : plus un sujet a été l’objet de l’Autre, y compris dans la maltraitance, plus il vit ses relations à l’Autre comme non-séparables.
Les effets dans le social de la logique de l’objet
C’est à ce type de sujets que sont confrontés les intervenants en psychiatrie. Si cet objet que l’on a été pour l’Autre n’a pas été perdu, cela entraîne des difficultés dans la relation à l’Autre, et par conséquent dans le lien social. Ceci illustre bien l’aspect le plus contradictoire des relations humaines : souvent, ce dont un sujet souffre et se plaint est ce dont il a le plus de difficultés à se séparer.
Cela a pour effet que les relations aux autres deviennent vite persécutrices, puisque le sujet est cet objet dont l’Autre ne peut se passer, quelle que soit la forme que prend cette persécution : amour, intérêt, rejet ou indifférence.
Ces nœuds inextricables se rejouent fréquemment sur la scène familiale, mais aussi psychiatrique, et précipitent bien souvent le sujet dans le passage à l’acte agressif ou auto-agressif.
C’est là que nous devons apporter une attention particulière à la logique de l’objet, car ce qui se joue dans la relation aux autres se joue aussi dans la relation avec les intervenants, là où s’exercent l’accueil et l’accompagnement. Le cadre relationnel de l’entretien, non seulement fait partie du traitement, mais se révèle l’essence même du traitement.
Il y a donc un mode de présence particulier à avoir, au-delà des vœux pieux et des bonnes intentions. Notre intervention doit permettre au sujet de se décaler de sa position d’objet de jouissance qu’il a été et qu’il est pour l’Autre. Le lui expliquer ne sert à rien, et le confronter à la place qu’il a prise dans ce qui lui arrive ne fait que renforcer cette position d’objet. Il faut lui permettre de s’en déloger, de se mettre à l’abri. C’est l’erreur du thérapeute qui se met en position de savoir, ce qui ne fait que précipiter encore davantage le sujet à cette place d’objet de jouissance de l’Autre.
Il importe donc de ponctuer, prendre acte, soutenir, sans recourir à un savoir psychologique qui pourrait lui faire croire qu’on sait mieux que lui ce qu’il a dans la tête.
Cela est particulièrement important dans le travail avec les enfants psychotiques : vider la relation de toute volonté personnelle, d’une intention que nous aurions sur l’enfant, et ce, par des manœuvres telles que parler une autre langue, adopter un ton théâtral, chantonner, enguirlander ses collègues plutôt que l’enfant, s’en tenir à des formules toutes faites… Ainsi, Alfredo Zenoni a repris un passage du cas de David Beelen le matin, où face à un jeune déchaîné, David dit énergiquement à… personne : “Quand un jeune est dans cet état-là, il doit être dans sa chambre”.
Ce type d’intervention implique de traiter sa propre position, ce que Alfredo Zenoni a beaucoup développé sous la notion d’Autre réglé (Autre que nous sommes aussi pour le sujet).
Socialité et motivation
La problématique de l’objet permet de mieux saisir le comportement “d’apparente liberté” de ces sujets qui sont eux-mêmes l’objet (« ils l’ont dans leur poche ») et peuvent ainsi vivre sans se soucier des règles de la vie en société (manque d’hygiène, factures impayées…). La non-extraction de l’objet ne pousse pas le sujet à rechercher l’objet en dehors de lui-même, dans le monde, mais au contraire, cela le conduit à une sorte “d’envahissement de lui-même par lui-même”, ce qui peut le pousser à des conduites très dangereuses (passages à l’acte, mutilations, consommation de drogues…).
Il faut abandonner l’idée de pouvoir rééduquer ce désinvestissement social. Il s’agit d’un trouble profond de la motivation ; comme le sujet a tout en lui-même, comme il ne manque pas, il n’est motivé par rien.
La question est alors de savoir comment faire pour arriver à déplacer quelque chose de l’objet hors du corps. Se régler sur la logique de l’objet implique de faire en sorte que quelque chose de l’objet puisse se localiser en dehors du corps du sujet, ou dans un point symptomatique précis. Cela peut être simplement un symptôme, au sens médical du terme, un trouble physique ou psychosomatique ; c’est déjà une première localisation du “mal” à un endroit du corps, et le diagnostic médical permet une certaine identification (“Par exemple, je souffre de fatigue chronique”).
Donc, se séparer de son être d’objet implique la voie du symptôme. En essayant de déplacer le symptôme vers d’autres activités, s’ouvre la voie du sinthome, qui pourra assurer une certaine fonction d’extériorité de l’être d’objet au sujet.
Pour conclure
Puisque la séparation est impraticable, il faut essayer de traiter la non-séparation. Là où la séparation symbolique ne fonctionne pas, il faut mettre en place des micro-dispositifs de réglage de la relation sans séparation.
L’autre pratique clinique intervient sur deux axes : le symptôme et la relation à l’Autre. Elle est autre parce qu’elle prend en compte la dimension relationnelle de la clinique et un usage possible du symptôme.
Merci à Alfredo Zenoni pour cette journée qui a suscité une vive relance du désir de travail.

