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Week-end NLS au Kring voor Psychoanalyse
Fille, Mère, Femme au XXIe Siècle Gand, 8 et 9 mai 2010
Avec Pierre Naveau, Laure Naveau et Anne Lysy
Épinglé par Luc Vander Vennet Pour son troisième week-end de la NLS, le ‘Kring voor Psychoanalyse van de NLS’ avait invité Pierre Naveau, Laure Naveau et Anne Lysy. Comme toujours, le week-end comptait trois parties : une conférence, un séminaire clinique et une conversation. Le style d’une conférence… Le samedi après-midi, Pierre Naveau a donné une conférence sur « La femme et le semblant ». Cette conférence était une lecture d’une phrase de Lacan dans L’Etourdit : « La femme semble attendre, comme femme, plus de substance de sa mère que de son père » (A.E., p. 465). Lacan écrit cette phrase comme une proposition à étudier, au moment où il introduit le mot de « ravage ». Il dit que le rapport à la mère est, chez la plupart des femmes, un ravage. Ce ravage deviendra un premier fil rouge à travers tout le week-end, aussi bien pour la conférence, le cas présenté au séminaire clinique que pour la conversation. L’autre fil rouge est moins facile à transmettre au public et tient à un style, une manière de parler, une position éthique : « De quelle façon parler de la fille, de la mère, de la femme, quand on est un homme ? De quoi parle-t-on ? A qui parle-t-on ? D’où parle-t-on ? Qui parle ? » Pierre a alors pris, comme point d’appui pour nous en parler, la façon dont Lacan manie la logique lorsqu’il parle de la sexualité féminine. A partir de là, il nous a guidé dans un parcours minutieux, déchiffrant L’Etourdit avec le Séminaire Encore, traversant, avec nous, plusieurs Séminaires et écrits de Lacan pour retrouver et rendre lisible cette notion de « substance » qui apparaît dans : « la femme attend plus de ‘substance’ de sa mère ». Le fait qu’elle ‘attend’ renvoie à un manque. A cause du Penisneid de Freud, l’on se précipite, souvent, à phalliciser le manque. Mais, le fait que Lacan utilise le mot ‘substance’ nous indique qu’il a une autre idée en tête. Manifestement il situait ça plutôt du côté de l’agalma, de l’objet a, que du côté du phallus. La question du manque de substance chez Lacan est en relation avec, d’une part, le rapport entre le pied et la chaussure et, d’autre part, la solitude. La castration, c’est l’instrument de mesure de Freud. Lacan, sur ce point, se différencie de Freud : « …je ne ferai pas aux femmes obligation d’auner au chaussoir de la castration la gaine charmante qu’elles n’élèvent pas au signifiant (AE, p. 465) ». Pour parler de ce qui différencie l’homme et la femme, Lacan ne s’appuie donc pas sur l’élucubration freudienne, mais sur l’élucubration aristotélicienne. Pierre Naveau à développé, avec nous, l’hypothèse qu’avec cette notion de « substance », c’est « l’âme » aristotélicienne qui est dans le coup. Le vrai titre de son exposé aurait donc pu être : « La femme et son âme ». Et c’est dans ce contexte qu’il situe la solitude féminine. La femme a en fin de compte comme véritable partenaire la solitude. Pour reconsidérer l’amour à partir de cette notion de la substance qu’est l’âme, Lacan invente le verbe : « âmer ». Dans son Séminaire Encore, il introduit une faille entre l’amour et la sexualité. L’être parlant entre dans la vie sans savoir quoi que ce soit au sujet du sexe. Par rapport au sexe, le sujet ne sait pas, il y a un trou. L’amour est, de ce point de vue, une suppléance. Là, Aristote est utile pour Lacan. Il nous serait impossible de résumer en quelques lignes toute la démonstration rigoureuse et détaillée que Pierre Naveau nous a présentée, le chapitre VII du Séminaire Encore dans la main. On ne lui rendrait pas justice. Retenons plutôt un point essentiel qui nous a frappé et qui a été le ton de tout ce week-end. Pourquoi Lacan introduit-il l’âme aristotélicienne ? D’abord parce qu’il y a quelque chose d’une éthique là-dedans. Il évoque le courage : « L’âme est ce qui permet à un être parlant de supporter l’intolérable de son monde », l’insupportable de la condition humaine (Encore p. 78). C’est-à-dire ce que l’être humain ne sait pas, ne veut pas savoir. Lacan s’y intéresse. Cette notion de substance qu’est l’âme relève d’une éthique hors-sexe, pour parler du hiatus entre amour et sexualité. Ce qui lui permet donc, deuxièmement, de s’introduire dans le débat sur la différence des jouissances sans employer les termes de l’anatomie, en opposant : a) l’âmitié – côté hommes, qui ont une âme – et les âmoureuses – côté femme « qui cherche son âme en émouvant celle de l’autre » (pour rendre hommage au livre de Clotilde Leguil), moyennant quoi elle en est prisonnière ; b) le savoir dont « il âme » – côté homme – et le savoir dont « il est » – côté femme. Ça donne déjà toute une autre allure à sa façon d’exprimer de ce qu’on lit dans la littérature analytique ! Enfin, parce que la question principale, souterraine à ce débat, est celle du savoir. « La question est en effet de savoir, dans ce qui constitue la jouissance féminine…. ce qu’il en est de son savoir….à savoir si la question peut se poser de ce qu’elle en sait… si elle peut en dire ce qu’elle en sait. (Encore, p. 81-82) ». Là, il y a un trou, une faille où Lacan introduit la substance qu’est l’âme, à prendre plutôt du côté de l’agalma – à entendre au sens de la cause du désir, ce « charme insaisissable », comme le disait Pierre – que du côté phallus. C’est là que se situe le ravage qui est lié au fait que la fille « attend ». Elle peut être toute sa vie en attente d’un signe qui lui donnerait substance de ce que c’est être l’objet d’un homme, l’agalma pour un homme. Comment une mère peut-elle transmettre ça à sa fille, en lui donnant la possibilité d’y accéder ? Lacan y introduit donc cette substance comme notion pour attraper quelque chose qui continue à s’échapper. Comme tentative d’en parler avec autre chose que du signifiant. Se servant de la logique, utilisant un vocabulaire, des termes qui ne sont plus usés. Alors, cette éthique, Pierre Naveau, ne nous l’a pas seulement développée en théorie. Que sait-on de la femme ? Comment en parler, puisque, dès qu’on en parle, on la diffâme ? Nous avons été tous témoin de l’application de cette éthique ‘in vivo’ dans tout son style. Oui, ce n’était pas un exposé, c’était la démonstration d’un style : « De quoi est-ce qu’on parle ? Qu’en sais-je ? Comment pourrais-je en parler sans m’appuyer sur le texte de Lacan ? Si je ne le faisais pas de cette façon, je ne pourrais rien dire d’autre que je n’en sais rien, et partir. Si je ne me trompe pas ? Je n’ai pas eu à faire avec ça ! Ai-je bien saisi, moi, un homme ? C’est un mystère complet pour moi…. » Terminons donc avec la toute dernière phrase de sa conférence: « L’homme doit faire attention, lorsqu’il va avec ses grands sabots dans tout ça ! »
Un cas clinique Le samedi soir, un membre de notre Kring, Catherine Roex, a présenté un cas clinique. C’était un témoignage de l’accompagnement d’une femme psychotique vers une autre vie en tant que femme indépendante. Ce cas avait l’intérêt de s’inscrire dans la paranoïa qui est actuellement à l’avant plan dans les travaux de notre champ. Cette femme, soumise et dépendante, se révolte et porte plainte, non pas à partir d’une injustice personnelle, mais du point de vue de la norme. L’ordre est une référence pour elle, un appel au savoir supposé de l’Autre, pour ‘normer’ l’Autre. La lecture qu’en faisait Pierre à partir de la deuxième topique freudienne, introduite par l’auteur, était fort originale. Cette femme trouve son Moi dans le statut d’être infirmière. Son partenaire, plutôt compagnon avec qui elle partage quelques goûts, évitant ainsi la question de l’Autre sexe, joue le rôle de Moi-Idéal. Le Surmoi, c’est la norme, une autorité qui caractérise certaines infirmières, trait qu’elle prélève sur sa mère. Le Ça, c’est la figure du compagnon, lorsqu’il vire à l’intrus, ou du chef de service ou bien encore des autres par qui elle n’arrive pas à se faire respecter et qui sont pour elle, donc, un ravage. Voilà notre fil rouge du week-end, si présent dans ce cas ! Dans les marques d’attention de l’analyste, elle trouve un Idéal du Moi qui l’accompagne et la supporte dans sa solution : une forme de solitude, une manière de vivre seul. C’est sa manière de vivre ‘sinthomatique’. Pierre Naveau a guidé cette conversation clinique dans son style propre et fort apprécié par notre public, qui n’était pas sans nous faire écho à ce que Lacan appelle la conversation à bâtons rompus.
Trois AE, trois époques : une conversation très particulière ! Pour la conversation du dimanche matin, notre Kring s’est retrouvé en présence de trois AE (ou ex-AE) de trois différentes époques. Pierre Naveau était AE dans les années 90. Laure Naveau avait déjà été notre invitée à Gand pour le séminaire sur l’Ecole et la passe, lorsqu’elle était AE il y a quelques années. Anne Lysy vient d’être nommée AE. Plusieurs, parmi nous, étaient présents, lorsqu’elle a témoigné de sa passe pour la première fois au congrès de l’AMP, fin avril. Quelle chance ! Quel évènement inédit ! C’était donc en effet une conversation très particulière ! Geert Hoornaert, notre président, a introduit la conversation, en évoquant le thème de la pudeur dans la modernité. L’horreur de savoir qui caractérise la modernité peut prendre la forme de l’impudeur. Il donnait l’exemple du livre récent et injurieux, qui attaque Feud sur des point impudiques. La pudeur reviendra comme thème dans toute la conversation. Les trois invités ont pris la parole et ont échangé entre eux et avec nous tous ; ils n’ont pas fait des exposés tout prêts, mais ce fut à nouveau une conversation à bâtons rompus, dont nous ne reprenons ici que quelques points. Pierre Naveau a ouvert la conversation en attirant notre attention sur une opposition entre le variable et la constante. La passe d’aujourd’hui n’est plus la passe d’autrefois. Avant, on donnait beaucoup de valeur au franchissement qui introduit un avant et un après. Le jury de la passe était sensible à ce qui avait changé. Maintenant, l’oreille du jury n’est sans doute plus la même. La passe a changé de perspective. Maintenant on est très attentif à ce qui est constant : une manière d’être, un style, une façon de parler, un mode de jouir qui ne change pas. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien qui change. Ce qui change, c’est la position du sujet. Le rapport du sujet à la jouissance dans la langue. Avant, c’était du solide, la passe-savoir ; maintenant, la passe-vérité, c’est plus liquide, c’est plus compliqué de pouvoir juger de ça. C’est un nœud à attraper, mettant l’accent sur la ‘satisfaction’ : Comment le sujet s’arrange-t-il avec sa jouissance ? Anne Lysy a enchaîné sur cette introduction, témoignant comment l’analyste, par son interprétation « Vous êtes une coureuse », extrait un point de satisfaction. Ce dont le sujet se plaignait n’était plus pathologique, mais une solution qui faisait résonner quelque chose de bien avant, déjà là depuis l’enfance. « La coureuse », ça ne change pas. Mais ce qui peut changer est le versant mortifiant, surmoïque, en rapport avec les mots qui frappent, le coup de la lalangue : « Pour qui tu te prends ? ». Une fois cette constante reconnue, tout un travail sur cette position a permis un « détachement » dans le rapport à l’Autre, dans le rapport au ‘tuteur’. Ce détachement n’est pas une rupture, ni un arrachement. C’est un changement de position qui change tout, qui libère : le ‘sujet supposé aimer’, la croyance au père Noël, tombe. Comme le faisait remarquer Pierre Naveau dans la discussion, ici ce n’est donc pas le franchissement, mais la question du détachement qui est essentielle. Plusieurs points ont été soulignés dans la conversation. Par exemple, qu’à cet Autre, là depuis toujours, le partenaire–ravage, se substitue, à la sortie, un partenaire-sinthome. L’explicitation des différentes formes du « moi, je suis la préférée » fait que le sujet peut se détacher de la jouissance dans lalangue. Le noeud reste le même, mais le sujet a changé de position. Ce qui est audible dans ‘l’hystorisation’ : la langue dans laquelle on raconte l’histoire n’est plus la même, mais témoigne d’un détachement avec un juste mi-dire qui fait résonner la logique. Ce n’est pas quelque chose de vague et de flou. C’est liquide, mais très logique, et quelque chose de très singulier qui se transmet à l’humanité en-deçà de la pudeur. Ce n’est absolument pas de l’ordre d’un ‘story-telling’ sans pudeur. La pudeur est un thème sur lequel Laure Naveau a beaucoup travaillé dans plusieurs publications. Elle nous a témoigné de son retour en analyse à un moment où le voile de la pudeur se soulève sur une parole blessante qui provoque un symptôme transitoire. Un point d’angoisse, du réel donc, qui concerne presque la même chose pourtant déjà dégonflée, ressurgit avec quelque chose qui se déchaîne du côté de l’Autre. Voilà, de nouveau, le ravage! L’analyste a très vite pointé l’envers de ce ‘trop’ de l’Autre : un moins, l’Autre qui lâche, lorsque le sujet quitte la scène après trois années d’AE où elle avait beaucoup pris la parole. Le PPS qui surgit fait apparaître un nouvel objet. Elle en tire les conséquences. La première conséquence est de l’ordre d’une vérification de ce que Lacan nous enseigne à la fin de son Séminaire XI : il n’y a pas d’objet qui vaille plus qu’un autre. La jouissance se constitue avec tous les objets. Deuxième conclusion : le symptôme n’apparaît pas à n’importe quel moment. Il apparaît chaque fois qu’elle quitte sa langue maternelle pour donner une conférence dans une langue étrangère. En parlant, on jouit. Cette jouissance parasitaire n’existe pas dans une autre langue. Ce qui est lâché dans une langue étrangère réapparaît, démontrant un trou. La prééminence de l’objet voix et du ‘tout dire’ avait mis le voile sur le ravage mère-fille et la demande primitive d’amour remonte sur la scène sous forme d’un regard. Pour conclure : quitter le partenaire-ravage et trouver le partenaire-sinthome Ce que tous ces témoignages ont fait entendre, c’est que chacun de nous a un partenaire ravageant. Chaque cas démontre un trait d’un Autre par rapport à qui on peut perdre : perdre l’amour de l’Autre, perdre le regard de l’Autre…. Mais il est possible de déjouer la férocité de la substance ravageante. Derrière le ravage il y a quelque chose qui voile la castration de la mère. L’Autre ne me dit pas ça, ne me regarde pas… Cela renvoie au manque de la mère qui est castrée. L’Autre manque, il sera toujours défaillant. Les AE témoignent qu’il est possible de quitter le partenaire-ravage et de trouver un partenaire-sinthome. Qu’il est possible de trouver un style, pour s’arranger avec ce qui ne s’arrange jamais. Une solution qui n’est pas sans une certaine précarité laissant une place à la contingence, les découvertes, les inventions, les rencontres… « Faut-y aller ! », disait Anne dans son style singulier – les styles sont incompatibles et variables – ce qui transmettait dans la salle la vibration de cette énergie constante, toujours déjà-là, érodée de son pôle nocif et mise au service de la cause. La nôtre. C’était une conversation hors série. Un week-end extra-ordinaire. Nous remercions beaucoup Pierre Naveau, Laure Naveau et Anne Lysy pour cette rencontre. |
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